LES GARDIENNES DU PASSAGE · CHAPITRE 09
Valérie Volot, psychopraticienne corporelle à Tours. Elle masse, elle écoute, elle analyse les rêves. Neuvième chapitre d’une série sur les femmes qui accompagnent les grandes transitions de la vie.

Je n’ai pas sorti l’appareil tout de suite. Je voulais d’abord voir comment elle parlait. Au bout de vingt minutes, j’avais compris ce que j’allais photographier : elle ne parle pas avec sa bouche, elle parle avec son regard et avec ses mains. Je le lui ai dit. Elle n’a pas eu l’air surprise.
C’est pour ça que ce portrait ne montre que ses mains.
Le grand-père malgache
L’histoire ne commence pas dans une salle de formation.
Mon grand-père était malgache, à Madagascar. Il y a des traditions africaines qui font que le massage, le toucher, a toujours été dans ma famille.
Elle a massé sa fille depuis qu’elle était bébé. Le corps à corps, le contact, c’était « ancré chez nous ». Elle a toujours aimé se faire masser aussi. « J’ai besoin de ce contact au corps. Le départ, il est là. »
Mais quand elle se forme, elle ne cherche rien d’autre que la technique. « Au départ, je voulais faire du massage juste pour faire du massage. Je n’imaginais pas du tout le côté holistique. »
« Je faisais partie de ces personnes qu’on dit fortes »
Il y a une phrase, dans notre échange, qu’elle a dite sans y mettre d’emphase et qui explique tout le reste.
Je faisais partie de ces personnes qu’on dit fortes. Les émotions, je ne savais pas ce que c’était : il fallait que j’avance.
Cette solidité l’a tenue debout à une période difficile de sa vie. « Ça me servait à avancer sans trop sombrer. »
Puis elle a commencé à masser. Beaucoup. Plusieurs fois par jour. « Je suis passée par toutes les émotions possibles et imaginables. Sur une heure, j’étais contente, et puis j’étais en colère, et je ne comprenais pas. »
Elle en parle à sa formatrice, qui lui répond une phrase qu’elle cite encore aujourd’hui : « Quand tu masses, c’est comme si tu étais en méditation en pleine conscience. Tu as ouvert une porte. »
Sa formation contenait déjà tout ce qu’il fallait pour comprendre : de la méditation, du yoga pour préparer le corps à la pratique, une initiation à l’ayurveda et à la médecine traditionnelle chinoise. Elle avait les outils. Ce qu’elle n’avait pas prévu, c’est qu’ils agiraient d’abord sur elle.
Ce que ça coûte d’évoluer
Le développement personnel, elle le prend au pied de la lettre. « Se développer personnellement, donc grandir en maturité émotionnelle. J’ai gagné une maturité émotionnelle que je n’avais pas, et ça fait beaucoup. »
Je lui demande si elle se sent mieux. Elle refuse le mot.
Je n’aime pas ce mot, mieux. Ça voudrait dire que je n’aurais pas fait de mon mieux avant. Ce n’est pas mieux : c’est différente, et plus évoluée.
Elle est plus lucide que la plupart sur le prix de cette évolution. Elle a perdu des amis. « Je suis passée de cette femme forte que rien ne pouvait atteindre. Quand j’ai commencé à montrer que j’avais des émotions, c’est assez naturel pour certains de se dire : du coup, ce n’est plus la même. »
Sans rancune, sans dramatiser : « Il y a des gens qui sont faits pour n’être qu’un passage dans notre vie, et c’est très bien comme ça. Ils nous apprennent beaucoup, et après on n’a plus rien à s’apporter l’un à l’autre. »
Elle a dit « passage » sans connaître le titre de cette série. Je ne le lui avais pas encore expliqué.
Deux distinctions qu’elle fait tout le temps
Quand je lui demande ce qu’elle retrouve chez ceux qui viennent la voir, elle répond sans hésiter : l’estime de soi ou la confiance en soi. Et elle ne mélange jamais les deux.
L’estime de soi, c’est soi par rapport à soi. Comment je me vois, comment je me parle, comment je m’aime ou pas. La confiance en soi, c’est : est-ce que j’ai des projets, mais est-ce que je suis légitime pour aller les faire ?
L’ordre compte : « Si on n’a pas d’estime de soi, il n’y a pas de confiance en soi, c’est clair. »
La deuxième distinction est plus rare, et c’est celle qui m’a le plus marquée.
Si tu t’aimes toi, tu n’as pas besoin que l’autre vienne te le dire. Tu as besoin de considération, peut-être. Mais pas de reconnaissance.
Elle précise : « La considération, c’est : considère-moi comme un égal. Je ne suis ni au-dessus de toi, ni en dessous de toi. La reconnaissance, c’est : vois-moi, pour être aimé. Mais ça, on doit se la porter nous, alors qu’on le demande souvent aux autres. Et si on ne se la porte pas, c’est mort. »
L’équilibre, et rien d’autre
Je lui demande si quelqu’un l’a inspirée. Elle n’aime pas la question. « Je n’ai pas de mentor, et je n’aime pas ça. Je trouve qu’il y a là aussi un manque de considération. »
Ce qui l’a « bluffée », en revanche, c’est l’ayurveda : une médecine indienne de cinq mille ans, « préventive, et pas réparatrice comme la nôtre », dont les piliers sont le yoga, l’alimentation, les massages et la méditation. Elle a essayé la médecine traditionnelle chinoise et a lâché : « très protocolé, très lent, ce n’est pas mon truc. » L’ayurveda, « c’est très yang. Ça me ressemble beaucoup. »
Un des mots les plus importants pour moi, c’est l’équilibre. Dès qu’il n’y a plus d’équilibre, il y a quelque chose qui ne va pas.
Elle en fait une critique de notre façon de penser : « On est dans une société de dualité : c’est bien, c’est mal. On me dit : le yin c’est mal, le yang c’est bien. Mais non, la nuit n’est pas mal et le jour bien. Les deux sont complémentaires. Pareil pour nos parts d’ombre : on ne veut pas les voir. »
Même l’ego y passe, et pas dans le sens attendu : « L’ego, on en fait un flan. L’ego, c’est ce qui nous fait nous lever le matin, c’est ce qui fait qu’on se lance dans un projet. Le problème, c’est quand il n’y en a pas assez, ou quand il y en a trop. »
Deux mains et de l’huile
Elle reçoit autant d’hommes que de femmes en massage, « ce qui est très rare dans les cabinets : en général c’est 35 % d’hommes, moi je suis à 50 % ». En relation d’aide, beaucoup de cadres à responsabilité. « Il y a autant d’hommes qui vont mal que de femmes qui vont mal, il ne faut pas croire. »
Je trouvais ça dingue de pouvoir faire autant d’effets avec deux mains et de l’huile.
Et de son malaise devant la gratitude : « Les premières personnes qui vous prennent la main en disant merci, on dirait qu’on leur a sauvé la vie, alors qu’on leur a fait un massage. Au départ, il y a un premier réflexe : elle se moque de moi ou quoi ? »
Sur sa façon de travailler, une règle qu’elle répète : « Je ne force jamais les portes. Ce n’est pas parce que les choses me font du bien à moi qu’elles font du bien aux autres. Il existe tellement d’outils que chacun trouve les siens. »
Et une définition de son rôle qui tient en une phrase : « Je n’interviens pas ; mes connaissances interviennent. Je donne des outils, mais la personne doit aller chercher au fond d’elle. Le but, c’est d’être vraiment un miroir. »

Ce qu’elle veut qu’on retienne
C’était ma dernière question, et celle pour laquelle j’étais venue. Elle a pris son temps.
Le message, c’est qu’on peut aller mieux en suivant son propre chemin, sans passer quinze ans en thérapie, pour autant qu’on le veuille, qu’on se mette dans l’action et qu’on essaie de faire de son mieux. On a tous en nous les ressources pour le faire.
Puis, quand j’insiste pour savoir quel mot elle voudrait qu’on associe à elle, elle refuse de choisir :
Je sème des graines. Celles qui vont germer, c’est celles qui t’ont vraiment parlé à toi. Tu ne vas pas te rappeler de toute l’interview : tu vas te rappeler de petites choses qui, à toi, ont été percutantes. C’est celles-là qui vont rester.
Sur la perfection, elle est catégorique : « On n’a pas besoin d’être parfait. Il faut raconter notre histoire, notre histoire c’est nous. Et ce qui fait qu’on est différents, c’est justement qu’on n’est pas parfaits : sinon on serait tous pareils. »
Il y a une dernière chose qu’elle m’a dite et que je n’attendais pas. Je lui demandais où elle se situait dans cette série ; elle a répondu qu’elle devrait venir bien plus tôt.
C’est dommage, ça devrait être dans l’éducation. Des parents qui transmettent ça parce qu’ils ont travaillé sur eux, ce serait évident pour les enfants. Parce que l’éducation, ce n’est pas ce qu’on leur dit de faire : c’est ce qu’on leur montre tous les jours.
Elle a raison, et ça déplace le neuvième chapitre de cette série vers le début. Je le laisse là où il est, mais je note la correction.
Valérie Volot est psychopraticienne corporelle à Tours, sous le nom d’Alyzéa. Elle pratique le massage profond, la relation d’aide selon Carl Rogers et l’analyse des rêves selon Jung, en cabinet et en visio.
Ce portrait fait partie des Gardiennes du passage, une série sur dix métiers de femmes qui accompagnent les grandes transitions de la vie. Il reste neuf chapitres à écrire.